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RedOne, “Je rêvais d’être une rock-star”

A 39 ans, RedOne, de son vrai nom Nadir Khayat, est le producteur le plus en vue du monde de la musique. Rencontre à Tétouan avec ce self-made-man qui a découvert Lady Gaga, relancé Jennifer Lopez et qui a été l’un des derniers à travailler avec Michael Jackson.

Vous êtes allé vivre en Suède à l’âge de 19 ans. Est-ce vrai que vous avez choisi ce pays parce que vous étiez un grand fan du groupe de rock Europe ?

Leur chanteur, Joey Tempest, était mon idole depuis que j’avais entendu The Final Countdown et je voulais absolument le rencontrer. C’est effectivement pour cela que je suis allé à Stockholm et que j’ai fait le pied de grue devant chez lui pendant plusieurs jours. Lorsque je l’ai vu et que je lui ai dit que j’étais venu du Maroc spécialement pour le voir, il m’a fait entrer et on a passé plus de 45 minutes dans son home-studio à chanter et à jouer de la musique. Le plus drôle, c’est qu’il s’en rappelle encore !

A l’époque, vous vouliez déjà devenir producteur ?
Non, j’étais chanteur-guitariste, j’avais les cheveux longs et mon rêve était de devenir rock-star (rires). Très vite j’ai fondé un groupe, mais finalement ça ne s’est pas très bien passé. Nous avions signé un contrat avec un label, mais disons que nous n’avions pas rencontré les bonnes personnes. Cette expérience m’avait beaucoup déçu. Du coup, en 1995, j’ai préféré m’orienter vers la pop-music et travailler dans des studios.

Comment a réagi votre famille lorsque vous lui avez annoncé que vous vouliez faire carrière dans la musique ?
Mes parents étaient très inquiets. Je suis né dans une famille nombreuse, où tout le monde chante ou joue d’un instrument. Mais ils n’avaient jamais pensé qu’un jour je voudrais en faire mon métier. Finalement ils m’ont donné leur bénédiction, en me disant que j’avais intérêt à devenir le meilleur dans mon domaine (rires). Pour m’encourager, l’un de mes frères m’avait même dit : “N’oublie jamais que les artistes que tu vois à la télé sont comme toi et moi, la seule différence c’est qu’ils sont plus connus que nous, et que pour y arriver, ils ont énormément travaillé”. Cela m’a poussé à toujours donner le meilleur de moi-même.

Vous avez commencé à vous faire un nom en Scandinavie à partir de 2005. Mais très vite vous avez décidé de tenter votre chance aux Etats-Unis…
J’étais très frustré de voir qu’après 15 ans de carrière, les titres que je produisais n’étaient écoutés qu’en Scandinavie, et qu’ils étaient totalement inconnus au Maroc par exemple. Réussir aux Etats-Unis, cela voulait dire pour moi avoir un succès international. C’est pour ça que je suis allé m’installer à New York avec ma femme. Mais cela n’a pas du tout été évident au début. A un moment, j’étais à deux doigts de tout laisser tomber et de rentrer au bercail.

Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
Ma femme ! Je m’en souviens très bien, c’était le 31 décembre 2006. J’étais totalement déprimé, j’avais baissé les bras. Cela faisait déjà pas mal de temps que nous étions aux USA. Nous habitions dans un minuscule appartement sans aucun meuble à part un lit et un ordinateur et ma carrière n’arrivait pas à décoller. Ce soir-là, ma femme a réussi à me convaincre de rester 6 mois de plus.

C’est à ce moment-là que vous avez travaillé sur le titre Whine up avec Kat De Luna, qui a été un hit mondial. Un véritable tournant dans votre carrière ?
Effectivement. Ce succès venait à point ! A ce moment-là, je voulais battre le fer tant qu’il était chaud, je voulais travailler avec des artistes confirmés pour pouvoir me faire un nom dans le domaine. Et c’est exactement à cette époque que des personnes d’Universal, la maison de disques avec laquelle je travaillais, m’ont proposé de travailler avec une toute nouvelle chanteuse qui n’était pas encore signée, mais qui, d’après eux, avait du potentiel. C’était Lady Gaga.

Vous étiez réticent au début à l’idée de travailler avec une artiste encore inconnue ?
Oui. D’ailleurs je leur en avais parlé, mais ils ont insisté pour que je la rencontre et que je me fasse une idée par moi-même. Cette rencontre, qui devait durer 5 minutes, a finalement duré plusieurs heures. Nous sommes directement allés en studio pour faire quelques essais et c’était magique ! Dès notre première rencontre, je me suis rendu compte qu’elle était spéciale. J’ai donc finalement accepté de travailler avec elle sur son premier album, The Fame. Le processus a duré plusieurs mois. Peu de gens le savent, mais il y a deux ans j’ai finalisé Bad Romance et Alejandro dans un studio de fortune installé dans la maison de ma mère à Tétouan.

Vous avez également été l’un des derniers producteurs à travailler avec Michael Jackson. Comment s’est passée votre première rencontre avec The King of Pop ?
C’était surréaliste. En fait nous avions le même avocat, et c’est lui qui m’avait dit qu’il était intéressé de travailler avec moi. Bien sûr, j’étais très emballé et je lui ai demandé de nous organiser un rendez-vous. C’est ce qu’il a fait, mais d’une manière très particulière ! J’étais au restaurant avec ma femme, quand il m’a demandé de sortir le rejoindre dehors dans sa voiture. Quand je suis monté, je me suis retrouvé nez à nez avec Michael Jackson qui m’a dit : “Hello RedOne, nice to meet you”. Il était d’une gentillesse incroyable, je n’en revenais pas. Quelques semaines plus tard, nous avons commencé des séances d’enregistrement à Las Vegas. Je l’ai vu plusieurs fois entre 2008 et 2009. Je ne sais toujours pas ce que sa famille compte faire des titres que nous avons enregistrés. Mais s’ils sortent un jour, j’espère que ce sera dans le cadre d’une campagne caritative. Il en serait fier.

Jennifer Lopez fait un joli coup de pub au Maroc dans les paroles du tube On the Floor que vous avez produit. C’est votre idée ou la sienne ?
La mienne, mais elle a tout de suite accepté. D’après les derniers chiffres de ma maison de disques, 3,5 milliards de personnes dans le monde écoutent mes morceaux chaque jour. C’est pour cela que j’essaie d’y faire des allusions au Maroc à chaque fois que je peux. En plus, je choisis toujours des emplacements stratégiques pour que le public s’en rappelle bien.

Avez-vous toujours le temps de venir dans votre ville natale maintenant que vous êtes sollicité par les artistes les plus connus de la planète ?
J’essaie de venir le plus possible à Tétouan. Généralement j’y passe mes étés, c’est très important pour moi de venir voir ma famille et mes amis d’enfance. A chaque fois que je viens, je fais un match de foot avec oulad l’houma, c’est devenu quasiment un rituel ! D’ailleurs j’ai installé un studio professionnel chez moi il y a quelques mois, comme ça je peux travailler directement d’ici.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je suis en train de finaliser un titre pour Lady Gaga. On travaille très souvent à distance, elle a totalement confiance en moi. Je travaille également sur un single rock-rap qui s’intitule Feels alright, pour Babel et Rwapa Crew, les finalistes du concours Génération Mawazine 2011. Je le leur avais promis, et c’est pour cela qu’ils sont venus passer quelques jours avec moi à Tétouan.

Que pensez-vous de la nouvelle scène marocaine ?
J’ai toujours suivi ce qui se passe musicalement au Maroc. Ce que je trouve génial, c’est que les jeunes artistes marocains sont toujours à la page et ils suivent vraiment les tendances grâce à Internet. Ils arrivent à être créatifs et positifs même avec le manque de matériel professionnel ! C’est incroyable ! Malheureusement, il y a beaucoup de choses à restructurer dans l’industrie musicale marocaine.

Par exemple ?
Je pense surtout à la problématique des droits d’auteur. Ce n’est vraiment pas normal que des artistes qui passent sur les radios et les télévisions marocaines ne touchent rien de la part du Bureau marocain des droits d’auteur (BMDA). Aux Etats-Unis et en Europe, les producteurs gagnent principalement leur vie grâce aux revenus générés par leurs droits d’auteur. Dans mon cas, par exemple, je n’ai jamais touché de royalties venant du Maroc, alors que mes productions passent tous les jours sur les ondes marocaines. Et c’est surtout une manière de valoriser le travail d’un artiste, de l’encourager à continuer à créer.

En 2010, vous avez fondé votre propre label, tout en continuant à travailler avec Universal Musical Group. Pourquoi ce choix ?
Travailler avec Universal me permet de collaborer avec leurs artistes, qui sont généralement de grosses pointures, comme Jennifer Lopez, Enrique Iglesias ou encore Lionel Richie. Mais à travers mon label, que j’ai baptisé 2101 Records – en souvenir du numéro de l’appartement dans lequel je vivais à New York et où tout a vraiment commencé pour moi – je veux découvrir de nouveaux talents et travailler avec eux de A à Z. Aujourd’hui, j’ai 6 artistes signés qui ont un énorme potentiel. Le premier que j’ai lancé, Mohombi, cartonne dans plusieurs pays.

Vous avez déjà pensé à vous relancer dans le rock et à former un nouveau groupe ?
Ah non merci (rires) ! Je suis très bien là où je suis ! Je suis très heureux de chanter et de jouer de mes instruments dans mon studio, là où personne ne me regarde. D’ailleurs beaucoup sont étonnés quand ils se rendent compte que je chante plutôt bien, mais je préfère rester loin des projecteurs.

Vous dites souvent dans la presse que vous comptez retourner vivre au Maroc. Vous avez déjà des projets ici ?
Effectivement, je compte rentrer ici, mais pas avant quelques années. J’ai déjà plusieurs projets au Maroc. Je viens de lancer ma propre fondation, 2101 Foundation (lire encadré), et à la fin de l’année je commence la construction d’un grand studio à Marrakech, aussi bien équipé que celui dans lequel je travaille à Los Angeles. Ces dernières années, plusieurs artistes ont parcouru des milliers de kilomètres pour qu’on puisse travailler ensemble. Avec ce studio, je pourrais faire venir les artistes ici, dans des conditions professionnelles, et leur permettre aussi de se relaxer et de faire un peu de tourisme en même temps. Je sais qu’ils viendront à Marrakech sans aucun problème.

En juillet dernier, vous avez été décoré par Mohammed VI du Wissam du mérite intellectuel lors de la Fête du trône. Vous vous y attendiez ?
Honnêtement non. Lorsque j’ai reçu mon invitation, je ne pensais pas que j’allais être décoré. Cela a vraiment été une énorme surprise, je n’en revenais pas ! Même si j’ai remporté trois Grammy Awards et plusieurs autres récompenses dans le monde entier, ce Wissam reste pour moi la consécration la plus importante de ma vie et de ma carrière. Je ne sais pas comment l’expliquer, c’est comme si, d’une certaine façon, j’avais enfin la reconnaissance de tout le peuple marocain. C’est comme si tout le pays me disait rani radi 3lik (je suis fier de toi). J’imagine que c’est que l’on peut appeler “Tamaghrabite” (rires).
-Propos recueillis par Meryem Saadi
Telquel (Maroc)

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