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Jouer avec l’islam

Au cours des derniĂšres semaines, le nouveau dirigeant libyen, Mustapha Abd al-Jalil, prĂ©sident du Conseil National de Transition (CNT), a rĂ©pĂ©tĂ© “la charia sera la principale rĂ©fĂ©rence et sera instaurĂ©e en Libye”. Plusieurs de ces rĂ©fĂ©rences Ă  la lĂ©gislation islamique ont Ă©tĂ© prononcĂ©es en prĂ©sence d’hommes politiques et intellectuels occidentaux, comme par exemple l’autoproclamĂ© philosophe français pro-israĂ©lien Bernard Henri Levy, qui, Ă©tonnamment, n’a exprimĂ© aucune contestation. Étonnant, en vĂ©ritĂ© ! C’était comme si Moustapha Abd al-Jalil Ă©tait dĂ©terminĂ© Ă  montrer que les “rĂ©volutionnaires libyens” Ă©taient vĂ©ritablement indĂ©pendants, ni soutenus ni protĂ©gĂ©s par la France, les États-Unis ou l’Occident. L’ “Occident” est demeurĂ© silencieux, bien que certains mĂ©dias aient posĂ© des questions pertinentes relatives aux personnes que soutiennent les Français, les AmĂ©ricains, ainsi que les Britanniques.

Étant donnĂ© la situation politique extrĂȘmement complexe de la Libye, la position d’Abd al-Jalil tombait Ă  point nommĂ© et Ă©tait trĂšs habile. Il a intentionnellement fait rĂ©fĂ©rence Ă  des concepts trĂšs controversĂ©s en Occident afin de signifier clairement au peuple libyen qu’il n’était pas le pantin de l’Occident. De façon bien Ă©trange, il a parlĂ© de “charia” et de “polygamie”, sachant que pour les musulmans libyens, mus par l’émotion, il offrait ainsi une preuve de sa totale indĂ©pendance (de telles rĂ©fĂ©rences Ă©tant bien entendu diabolisĂ©es en Occident). Pour la France, la Grande Bretagne et les États-Unis, c’était une maniĂšre de montrer au monde que la Libye Ă©tait Ă  prĂ©sent “libre et indĂ©pendante”. Il Ă©tait dĂ©sormais temps pour l’OTAN de permettre Ă  la nouvelle Libye de construire son avenir en invoquant ses propres traditions. La rĂ©fĂ©rence religieuse et politique Ă  l’islam sert ainsi Ă  apaiser les musulmans, ainsi qu’à prĂȘter une lĂ©gitimitĂ© traditionnelle et religieuse au CNT, tout en dissimulant la pĂ©nĂ©tration tridimensionnelle de l’Occident – militaire, gĂ©opolitique et Ă©conomique – en Libye.

Les soulĂšvements arabes montrent que les peuples de la rĂ©gion aspirent Ă  la libertĂ©, Ă  la dignitĂ© et Ă  la justice, mais ne sont pas disposĂ©s Ă  trahir leurs traditions et convictions religieuses. La victoire rĂ©cente du parti islamiste de Tunisie, Ennahda, aux Ă©lections de l’AssemblĂ©e constituante du pays, souligne une rĂ©alitĂ© historique : l’islam demeure une rĂ©fĂ©rence inĂ©vitable pour les Arabes et sera cruciale en tant que telle dans la construction de l’avenir, en particulier Ă  travers le processus dĂ©mocratique au moyen duquel les citoyens sont Ă  prĂ©sent capables d’exprimer leurs requĂȘtes politiques, leurs inquiĂ©tudes au sujet de leur identitĂ©, ainsi que leurs espoirs Ă©conomiques. Les partis conservateurs qui invoquent l’islam d’une maniĂšre ou d’une autre (donc Ă©galement les islamistes) sont en train de gagner du terrain et d’acquĂ©rir une lĂ©gitimitĂ© politique plus importante. Ils Ɠuvrent sur trois niveaux distincts : l’acceptation des rĂšgles dĂ©mocratiques, la prĂ©servation de l’identitĂ© islamique de la nation, ainsi que la disposition Ă  ouvrir leurs marchĂ©s aux pouvoirs Ă©conomiques dominants et aux multinationales. L’exemple turc a fait jurisprudence : personne ne peut nier que l’AKP – Ă©manant d’une tradition islamiste – est en train de dĂ©montrer le succĂšs de sa direction dans prĂ©cisĂ©ment ces trois domaines : ils sont conservateurs sur le plan religieux, disposĂ©s – sur le plan gĂ©opolitique – Ă  nĂ©gocier avec les pouvoirs occidentaux (y compris, jusqu’à rĂ©cemment, avec IsraĂ«l) et, sur le plan Ă©conomique, parfaitement intĂ©grĂ©s au systĂšme capitaliste. Ils ont fait preuve d’une grande ouverture (avec l’UE) et dĂ©montrĂ© une flexibilitĂ© considĂ©rable. L’Occident peut en effet faire des affaires avec tout parti islamiste qui manifeste une volontĂ© similaire de s’adapter et de collaborer, d’Ennahda aux FrĂšres Musulmans. Les choses sont en train de changer rapidement au Moyen Orient et en Afrique du Nord (MENA*) ; les nouvelles stratĂ©gies politiques sont fondĂ©es sur de nouvelles prĂ©occupations Ă©conomiques et gĂ©opolitiques, mus par la prĂ©sence active de nouveaux acteurs Ă©tatiques dans la rĂ©gion : le BrĂ©sil, la Russie, l’Inde, ainsi que la Chine (BRIC). L’Occident n’a pas de temps Ă  perdre dans la course consistant Ă  conquĂ©rir les esprits, les cƓurs et l’argent des peuples arabes.

Au cƓur de ces jeux politiques et Ă©conomiques hautement complexes une question essentielle Ă©merge. Les pays occidentaux ont montrĂ© par la passĂ© (avec les pĂ©tro-monarchies ou en Afghanistan) qu’ils n’ont aucun problĂšme majeur Ă  nĂ©gocier avec l’islam politique lorsqu’il s’agit de protĂ©ger leurs intĂ©rĂȘts. Étant donnĂ© la prĂ©sence des pays du BRIC, ils n’ont dĂ©sormais plus le choix Ă©tant donnĂ© que ces derniers sont prĂȘts Ă  entretenir des liens politiques et Ă©conomiques forts, quelle que soit la situation dans les pays arabes respectifs. Le facteur clĂ© sera IsraĂ«l. Tous les partis islamistes ont adoptĂ© des positions fermes vis-Ă -vis de l’État sioniste (mĂȘme la Turquie, rĂ©cemment), ce qui est la raison de leur large soutien populaire (y compris du rĂ©gime iranien). Les islamistes peuvent bien ĂȘtre prĂȘts Ă  promouvoir le processus dĂ©mocratique et Ă  participer pleinement au systĂšme Ă©conomique dominant (la grande majoritĂ© des partis islamistes l’acceptent aujourd’hui), mais ils demeurent assez explicites quant Ă  leur position face Ă  IsraĂ«l. C’est sur ce point que rĂ©side l’essence des vives tensions et contradictions aux États-Unis et dans les pays europĂ©ens : ils ont besoin d’ĂȘtre engagĂ©s au sein du MENA, mais sont incapables de prendre des distances par rapport Ă  IsraĂ«l. Au mĂȘme moment, les pays du BRIC n’ont pas la mĂȘme alliance historique avec IsraĂ«l et semblent prĂȘts Ă  remettre en cause les partis pris de l’Occident dans le conflit au Moyen Orient.

La rĂ©fĂ©rence islamique est au cƓur du dĂ©bat dans le monde arabe. L’islam politique est Ă  un carrefour : il est confrontĂ© Ă  de nombreux dĂ©fis et doit gĂ©rer des intĂ©rĂȘts contradictoires. Seule une approche holistique peut nous faire comprendre ce qui est en jeu. De nombreux courants – y compris quelques partis islamistes – sont en train de jouer avec l’Islam afin de gagner en lĂ©gitimitĂ©. Indubitablement, la politique corrompt. Qui, dans le monde arabe, sera capable d’exercer le pouvoir tout en respectant les impĂ©ratifs de dignitĂ©, de justice et de transparence – et, qui plus est, de soutenir comme il se doit la juste cause de la Palestine ?

*MENA : acronyme de Middle East and North Africa
Tariq Ramadan,

http://www.tariqramadan.com/

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