Tariq Ramadan: « Je ne vois pas encore de Printemps »
« L’islam et le réveil arabe » est le titre du dernier ouvrage de Tariq Ramadan, professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford en Grande-Bretagne et président du groupe de réflexion European Muslim Network à Bruxelles, venu en faire la promotion à Genève. Il était l’invité du Club suisse de la presse mardi 16 novembre.
A propos des Printemps arabes, il déclare: « Ce sont des soulèvements, pas la révolution. Je ne vois pas encore de Printemps « . Il exprime même de la défiance à leur endroit puisque selon lui, les jeunes blogueurs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ont été instrumentalisés par les Occidentaux: » Ne soyons pas naïfs. En 2007 déjà , certains d’entre eux recevaient des formations à la résistance non violente, organisées par Google et financées par le Département d’Etat américain. » (photo Martial Trezzini, 2005)
Pour des raisons économiques et géostratégiques, les Occidentaux auraient voulu mobiliser les opposants aux dictateurs qu’ils soutenaient depuis des décennies. Parce qu’ils craignaient de perdre les marchés que représentaient le Maghreb et le Moyen-Orient, lesquels avaient noué de nouvelles relations avec la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil, la Turquie.
Evoquant les stratégies des Etats-Unis et de l’Europe par rapport à ces révoltes, Tariq Ramadan pointe leurs différences d’un pays à l’autre: lâchage d’Hosni Moubarak et de Zine el-Abidine Ben Ali, intervention en Libye – non pas « pour le sang des Libyens » mais pour le pétrole -, soutien au pouvoir à Bahreïn et réserve vis-à -vis de Bachar el-Assad, parce que la Syrie est pour eux un « élément stabilisateur » entre l’Iran et Israël. Il note d’ailleurs que Google n’a pas transmis aux jeunes activistes syriens, comme aux Egyptiens, les codes pour contourner le blocage d’internet.
La fausse grille de lecture des Occidentaux
La place de l’islam après les Printemps arabes est la question centrale du livre de Tariq Ramadan: « Pour nous, Occidentaux, ce sont des laïcs qui sont descendus dans les rues tunisiennes et égyptiennes, alors que ces populations sont majoritairement musulmanes. « . Fausse grille de lecture. Et il invite à ne plus pratiquer la polarisation laïcs/islamistes avec l’a priori que les premiers méritent notre estime contrairement aux seconds. Les jeunes blogueurs qui ont lancé les mobilisations sont en effet laïcs, mais raison supplémentaire de s’en méfier, leurs valeurs sont occidentales. De plus, les laïcs ont été complices pendant 30 ans des régimes antérieurs.
Les islamistes les plus conservateurs ont eux aussi droit à ses reproches: » Ils n’apportent pas de solutions pour l’économie, l’éducation ,le social. En Turquie, il y a un taux de croissance à deux chiffres. Est-ce le modèle à suivre ? » Oui, peut-on entendre derrière ses éloges du premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. En quoi, il partage l’avis de ceux qu’il décrit comme les nouveaux islamistes, les jeunes, plus ouverts et désireux de modernité.
Avec ceux-ci, Tariq Ramadan semble en être sûr, une possibilité de troisième voie se dessine, qui comporte la séparation des pouvoirs mais dans la fidélité à une « référence musulmane ».
Et qu’en serait-il, sur cette voie-là , du sort de la femme ? « La polygamie ne dit pas tout sur le statut des femmes dans un pays. Ce qui dit la vérité, c’est l’accès à l’emploi, l’éducation, l’autonomie financière, le même salaire pour les mêmes compétences. »
Irène Lichtenstein
