Comprendre le Moyen Orient
Comment comprendre la situation au Moyen Orient ? Les choses sont en train de changer si rapidement et dans des directions si diffĂ©rentes, pour ne pas dire contradictoires. La rĂ©alitĂ© a toujours Ă©tĂ© complexe, mais lâinterprĂ©ter est devenu de plus en plus difficile. Les acteurs impliquĂ©s, les dĂ©fis et les intĂ©rĂȘts contradictoires sont si nombreux que lâon ne peut sâĂ©tonner que les consĂ©quences des mouvements populaires dans la rĂ©gion et les changements politiques actuellement en cours soient si impossibles Ă prĂ©voir. Dâun cĂŽtĂ©, des dynamiques nationales intrinsĂšques ont créé un nouvel Ă©quilibre de forces qui a un impact dĂ©terminant en Ăgypte, en Libye, au YĂ©men et en Syrie, mais Ă©galement en Tunisie et au Maroc. Dâun autre cĂŽtĂ©, des pays Ă©trangers tels que les Ătats Unis, IsraĂ«l, les pays europĂ©ens, la Chine, la Russie et mĂȘme la Turquie, ainsi que le Qatar sont impliquĂ©s de diffĂ©rentes maniĂšres et Ă des titres divers, soit en tentant de faire avancer les nouvelles rĂ©alitĂ©s, soit en en essayant de les contrĂŽler du mieux quâils le peuvent, selon leurs intĂ©rĂȘts idĂ©ologiques, Ă©conomiques ou politiques.
En Tunisie, en Egypte, au YĂ©men, au BahreĂŻn, Libye et en Syrie, des millions de personnes ont appelĂ© Ă la libertĂ© et Ă la justice. Les premiers rĂ©sultats en Tunisie, au Maroc (oĂč certaines rĂ©formes ont Ă©tĂ© accordĂ©es afin dâĂ©viter des soulĂšvements), ainsi quâen Ăgypte donnent lâavantage aux islamistes au sein de lâarĂšne politique. Certains suggĂšrent que les mouvements populaires ont Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©s, dâautres les revendiquent comme Ă©tant le rĂ©sultat dâun vĂ©ritable processus dĂ©mocratique : dans ces pays Ă majoritĂ© musulmane, les islamistes demeurent la plus grande force populaire : câest un fait que lâon ne peut nier. Quâon le veuille ou non, les islamistes ont une lĂ©gitimitĂ© historique en tant quâopposants ayant payĂ© un lourd tribut en rĂ©sistant Ă la dictature : prison, torture, exil et exĂ©cutions ont ponctuĂ© leur histoire durant plus dâun demi siĂšcle. Mais que peut-il se passer dans ces pays ; comment les grandes puissances gĂ©reront-elles la nouvelle situation ? Il serait puĂ©ril de penser que les Ătats Unis, les pays europĂ©ens, la Chine et la Russie, ainsi que la Turquie ne sont pas impliquĂ©s, dâune maniĂšre ou dâune autre, dans les discussions (et transactions politiques) avec les islamistes, lâarmĂ©e et leurs anciens alliĂ©s. IsraĂ«l ne sera jamais un spectateur passif au Moyen Orient : son soutien le plus puissant et le plus ardent, les Ătats Unis, travaille dâarrache-pied Ă Ă©tendre, dâune maniĂšre ou dâune autre, son contrĂŽle sur la situation. De quelle nature sont les accords potentiels entre, Ă la fois, les pouvoirs occidentaux et orientaux, les armĂ©es respectives et les islamistes ? On savait que ces vieux partis islamistes, si longtemps diabolisĂ©s, allaient gagner en Tunisie, au Maroc et en Ăgypte, et rien nâa Ă©tĂ© fait pour les empĂȘcher dâĂ©merger en tant que forces politiques dirigeantes. Pourquoi ?
Les islamistes ont changĂ©. Ils ont toujours Ă©tĂ© trĂšs pragmatiques (du Maroc en Ăgypte et Ă lâAsie, en passant par la Palestine) et capables de sâadapter aux nouveaux dĂ©fis politiques. Ils savent que lâĂ©quilibre des pouvoirs est en train de basculer au Moyen Orient et ils le gĂšrent en consĂ©quence. Ils font toutefois face Ă des attentes contradictoires : ils doivent rester fidĂšles aux ârĂ©fĂ©rences islamiquesâ qui les ont portĂ©s au pouvoir et affronter les pressions Ă©trangĂšres qui testent leur flexibilitĂ© concernant le respect du processus dĂ©mocratique, leurs perspectives Ă©conomiques, ainsi que leur attitude vis Ă vis dâIsraĂ«l. MĂȘme si lâexemple turc est intĂ©ressant, il ne peut servir de rĂ©fĂ©rence au Moyen Orient : Il ne sâagit pas de la mĂȘme histoire, les acteurs ne sont pas les mĂȘmes, les dĂ©fis non plus. Dans le monde arabe, les islamistes, heureux de gagner des Ă©lections successives, pourraient bien entrer dans la pĂ©riode la plus dĂ©licate de leur histoire. Ils pourraient perdre la crĂ©dibilitĂ© religieuse dont ils jouissaient en tant que force dâopposition ou bien ĂȘtre contraints de changer, et de sâadapter Ă tel point au contexte politique, que la substance mĂȘme de leur programme politique sera abandonnĂ©e, rĂ©duite Ă la forme dâun rĂ©gime certes moins corrompu avec un vernis islamique. Leur victoire pourrait signifier le dĂ©but de leur dĂ©faite.
Ce qui se passe actuellement au Moyen Orient est fondamental et complexe Ă la fois, et il sâagit clairement dâun tournant. En coulisses, de nouveaux dirigeants potentiels, ainsi que les pouvoirs occidentaux qui ont soutenu lâintervention militaire, dĂ©cident de lâavenir de la Libye. La transparence est loin dâĂȘtre une rĂ©alitĂ© : la soi-disant âintervention humanitaireâ Ă©tait motivĂ©e par des objectifs gĂ©ostratĂ©giques qui sont Ă prĂ©sent parfaitement visibles. Ce dont nous avions dĂ©jĂ connaissance, nous en sommes Ă prĂ©sent les tĂ©moins. Personne ne sait de quoi sera fait lâavenir de la Syrie : la population refuse dâabandonner son combat ; des milliers de civils ont Ă©tĂ© tuĂ©s par le rĂ©gime dictatorial. IsraĂ«l, les Etats Unis, les pays europĂ©ens, ainsi que lâIran ont essayĂ© dâĂ©viter de nĂ©gocier un changement de rĂ©gime. Il semble pourtant quâil nây ait pas dâautre alternative. VoilĂ en quoi la complexitĂ© au Moyen Orient est dĂ©routante, avec tant de paramĂštres conflictuels. Si le rĂ©gime syrien tombe, alors son alliĂ© rĂ©gional, lâIran, deviendrait paradoxalement soit un danger soit une cible plus facile puisque lâĂ©quilibre des pouvoirs et des alliances aura basculĂ©. La rĂ©cente campagne contre lâIran doit ĂȘtre comprise dans ce contexte particulier. Elle a dĂ©butĂ© lorsque les Saoudiens ont demandĂ© aux AmĂ©ricains de âcouper la tĂȘte du serpentâ, puis avec la prĂ©tendue tentative dâassassinat aux Etats Unis (on nous demande de croire que lâIran voulait tuer lâambassadeur saoudien Ă New York), puis en utilisant lâattaque de lâambassade du Royaume Uni dans le but de crĂ©er une coalition internationale contre lâIran. Pendant ce temps, lâIran agit Ă de multiples niveaux et a adoptĂ© une stratĂ©gie multidimensionnelle : il sâagit dâobtenir des soutiens et dâĂ©tablir des liens dignes de confiance dans la rĂ©gion ainsi que sur le plan international. Le nĆud se resserre et la situation devient de plus en plus inquiĂ©tante pour le rĂ©gime actuel. MalgrĂ© le manque de libertĂ© et de transparence sur le plan national, lâIran continue dâavoir quelques alliĂ©s et quelques puissants atouts. Allons-nous voir des forces dĂ©mocratiques internationales et populaires se mobiliser afin de changer le rĂ©gime ou bien deviendra-t-il un nouveau front de guerre ? Rien nâest aujourdâhui Ă©vident.
Quel que soit lâavenir dans ce Moyen Orient en pleins bouleversements politiques, les nouveaux acteurs politiques seront jugĂ©s par la âcommunautĂ© internationaleâ sur la base de trois critĂšres prioritaires : quelle sorte de systĂšme et rĂšgles Ă©conomiques acceptent-ils ; quelle est leur position vis Ă vis dâIsraĂ«l, et, en sus, oĂč se positionnent-ils quant aux divisions entre chiites et sunnites au sein des pays Ă majoritĂ© musulmane ? Comprendre le Moyen Orient signifie garder ces trois facteurs Ă lâesprit. Sur certains sujets, les islamistes pourraient ĂȘtre plus flexibles que quâon ne sây attend (Ă lâexception, bien sĂ»r, du conflit israĂ©lo-palestinien) alors que la gĂ©ographie du Moyen Orient est en train de changer radicalement. Cependant, quâil sâagisse de politique ou non, les musulmans devraient affronter cette cruelle rĂ©alitĂ© : leur dĂ©fi majeur tient Ă leur conflit interne, et en particulier celui de la division (et de la rivalitĂ© malsaine) entre chiites et sunnites. Il sâagit lĂ dâune des questions les plus importantes de notre Ă©poque : on ne peut pas reprocher Ă son ennemi dâĂȘtre trop fort lorsque lâon est directement responsable de sa propre faiblesse.
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